Projet de loi 128 : Lettre à Bernard Biron, d’un parent à un autre


Par un bel après-midi d’été, mes fils sont allés jouer avec des amis chez des voisins. Comme il faisait chaud, j’avais ouvert toutes les fenêtres de la maison et j’entendais les enfants s’amuser au loin. Puis, un hurlement de terreur a surgi et j’ai reconnu la voix de mon plus jeune qui n’avait que 4 ans à l’époque. Affolée, je suis sortie en courant et j’ai vu le voisin et sa femme guider mon garçon vers chez nous. Son visage tordu par la peur et la douleur, ensanglanté. J’ai cessé de respirer, mon cœur a probablement cessé de battre aussi. J’ai réussi à garder un semblant de calme et demandé aux voisins ce qui s’était passé. C’est là qu’ils m’ont expliqué qu’alors qu’ils avaient le dos tourné, leur chien avait mordu mon garçon.

Heureusement pour lui, mon fils n’a pas subi les mêmes dommages que votre fille, et dix ans plus tard, les traces de crocs sont à peine visibles sur son visage. Je ne suis même pas certaine qu’il se souvienne avec précision de ce qui s’est passé ce jour-là. Bien sûr, je ne peux comparer notre situation à la vôtre. Nous n’avons pas vécu ce que vous endurez depuis le jour fatidique où votre fille a eu le malheur de se retrouver face à ces deux bêtes dangereuses.

Pitbull

Cependant, je n’en ai jamais voulu au chien qui aurait pu défigurer mon enfant. J’en ai plutôt voulu aux propriétaires de ce chien, qui avaient mes enfants sous leur responsabilité. Car même le meilleur chien du monde ne peut être laissé sans surveillance quand des enfants sont présents. Et il est évident que des chiens sur lesquels on n’a aucun contrôle ne devraient jamais se retrouver dans un espace public, encore moins un parc où des enfants vont pour s’amuser.

En tant que mère, j’ai été profondément touchée par votre histoire que j’ai suivie d’assez près via les médias. Bien que je puisse comprendre votre réaction initiale d’en vouloir aux bêtes qui ont sauvagement attaqué votre enfant, je ne comprends pas votre obstination à désirer le bannissement d’un type de chiens, alors que clairement, ce sont les propriétaires qui étaient fautifs. Les deux chiens en question semblent n’avoir jamais été socialisés ni éduqués convenablement. Ils ont peut-être même été négligés par leur « famille », voire maltraités, ce qui souvent le cas chez les chiens qui ont de tels comportements. Devraient-ils être blâmés, alors que c’est l’ignorance et l’irresponsabilité de leurs propriétaires qui en ont fait des bombes à retardement?

Posséder un chien est un privilège qui ne devrait être offert à tous. Un chien est un éternel enfant qui a besoin d’être aimé, éduqué, respecté. Il est notre responsabilité de sa naissance à sa mort, 24 heures sur 24, et ne peut pas être blâmé quand l’humain en fait un monstre.

Malheureusement, nous vivons dans un monde où certaines personnes mal intentionnées utilisent les chiens pour afficher leur « statut social », pour inspirer la crainte en se faisant passer pour des durs. Il fut une époque où ces chiens étaient des Bergers Allemands. Puis, ce fut au tour du Doberman, du Rottweiler… Et aujourd’hui, ce sont les chiens de type Pitbull qui attirent ces imbéciles.
Penser que c’est en bannissant les chiens de type Pitbull que nos enfants seront enfin en sécurité équivaut à se mettre la tête dans le sable. Si ce type de chiens disparait, il sera rapidement remplacé par un autre! Ne réalisez-vous pas que c’est au niveau de l’éducation et de la sensibilisation des propriétaires de chien qu’il faut mettre nos efforts? Que les lois devraient être non seulement plus sévères envers les maîtres irresponsables, mais qu’elles devraient être appliquées systématiquement par les autorités? En effet, si un suivi avait été effectué à la suite des plaintes reçues contre les propriétaires des chiens qui ont attaqué votre fille et tué Madame Vadnais, nous n’en serions pas là aujourd’hui! Votre fille n’aurait pas à vivre avec ce traumatisme et Madame Vadnais serait encore en vie…

Pitbull

Semble-t-il qu’on vous a invité à vous exprimer sur la question des chiens dangereux aux audiences de la Commission sur le projet de loi 128. Avec tout le respect que je vous dois et toute la compassion que je ressens envers vous et votre famille, je ne vois pas comment votre histoire a fait de vous un expert en la matière, pas plus que la famille Vadnais. Nous avons encore une fois la preuve que tant au niveau municipal que provincial, on préfère faire fi de la science et de l’avis des vrais experts que sont les vétérinaires et les spécialistes en comportement canin et donner toute la place au discours émotif des pseudo-experts et des lobbyistes anti-Pitbull.

La morsure dont mon fils a été victime il y a dix ans est la principale raison pour laquelle j’ai choisi de suivre des formations en comportement canin. Je me devais de mieux comprendre ces animaux qui partagent nos vies, de près ou de loin, afin d’éduquer et sensibiliser la population et éviter à d’autres ce traumatisme. J’ai aussi eu le privilège de travailler au département des adoptions d’un service animalier et de participer aux évaluations comportementales des chiens admis. Côtoyer ces chiens, jour après jour, m’a vite appris que chacun est un individu et que sa race n’a rien à voir avec son comportement. Par exemple, je me souviendrai toujours de ce Labrador tellement agressif que nous avions dû demander l’assistance des policiers pour le sortir du camion de transport. Et de ce chien de type Pitbull qui a dû attendre plus de 4 mois avant de trouver une famille d’adoption malgré le fait que ce chien était plus que parfait!

Je sais que rien ni personne ne pourra vous convaincre que les chiens de type Pitbull peuvent être d’excellents chiens de famille, malgré le fait que l’on en voit pratiquement

American Pit Bull Terrier

tous les jours dans mon domaine professionnel. Cependant, j’espère que mon histoire saura semer un doute dans votre esprit. Qu’elle vous incitera à tendre l’oreille au discours des experts qui disent tous la même chose : bannir une race ne diminue pas les cas de morsures graves. Qu’elle vous donnera l’envie de vous éduquer et que par la suite, vous n’aurez d’autre choix que d’exiger des lois basées sur la science et non sur les propos des lobbyistes, qu’ils soient pro ou anti-Pitbulls. Nos enfants méritent mieux que lois basées sur des mythes, vous ne pensez pas?

Marie-Josée Carrière, mère et intervenante en comportement canin.