Les chiens des communautés cries de la Baie James


Les cliniques de chirurgie

Chaque année, des vétérinaires bénévoles se rendent dans le Grand Nord, parmi les communautés autochtones, afin de stériliser et soigner leurs chiens. C’est à travers les yeux et l’expérience du Dr Sylvie Plamondon, vétérinaire, que nous visitons les Cries de la Baie James et leurs animaux.

Tout d’abord, faisons un survol de la situation géographique de ces communautés. Dans la région de la Baie James, on compte neuf communautés cries, et elles sont passablement éloignées les unes des autres. En effet, cinq d’entre elles sont réparties le long du littoral de la Baie James. Il s’agit de Waskaganish, Eastmain, Wemindji, Chisasibi et Whapmagoostui, alors que les quatre autres communautés cries de la Baie James, soit Mistissini, Nemiscau, Oujé-Bougoumou et Waswanipi, sont établies à divers endroits sur le territoire.

Diane : Bonjour Dr Plamondon.

Dr Plamondon : Bonjour Diane.

indienneDiane : Quelles sont les raisons qui vous ont amenée à faire des cliniques dans le Grand Nord?

Dr Plamondon : Eh bien, le but principal de ces cliniques est d’aider à diminuer la surpopulation chez le chien et à traiter les animaux s’ils ont besoin de soins. Les chiennes non stérilisées se reproduisent beaucoup, car elles vivent en meute. Après trois ou quatre portées, elles deviennent amaigries et vieillies, alors on permet à celles-ci de reprendre le dessus, de redevenir en forme et de vivre bien plus longtemps. Du point de vue personnel, je peux affirmer que c’est une expérience assez exceptionnelle.

Diane : Et les gens là-bas, comment sont-ils prévenus de votre arrivée dans leur village?

Dr Plamondon : Le mois avant notre départ, les communautés indiennes sont informées qu’une clinique de stérilisation sera mise en place. Des dépliants leur sont remis et on les informe sur les dates de la clinique afin que les personnes possédant un chien viennent faire stériliser leur animal.

Diane : Expliquez-nous comment se passe votre départ pour la Baie James.

Dr Plamondon : La semaine avant notre départ, deux groupes partent en fourgonnettes conduites par deux ou trois chauffeurs. Elles contiennent tout l’équipement nécessaire aux chirurgies ainsi que les médicaments, les gaz anesthésiants, etc., et ils roulent entre quatre et cinq jours, presque sans s’arrêter, afin d’arriver avant nous et de commencer à préparer les installations.

Puis, la semaine suivante, un vol nolisé embarque le troisième groupe de vétérinaires à Toronto. Il fait un arrêt à Montréal et là, nous embarquons. Prochain arrêt à Chibougamau, où on fait un plein d’essence, puis on poursuit jusqu’à destination.

Diane : Et lorsque vous êtes arrivée là-bas, quelles ont été vos premières impressions?

Dr Plamondon : Bien souvent, l’aéroport est tout petit et on y trouve une seule piste d’atterrissage. Lorsqu’on arrive là-bas, on trouve que c’est vaste sans bon sens. Pour vous donner un exemple, entre deux communautés indiennes, il y environ six heures de route et on compte entre trois et six mille habitants qui vivent au milieu de nulle part. Le paysage est plat et les arbres sont vieux et petits. Lorsqu’on descend de l’avion, on a une vue d’ensemble de tout le village et de la forêt à perte de vue. C’est vraiment immense. Le paysage est aussi assez impressionnant, mais en même temps, tu te dis ces gens-là vivent très peu nombreux dans une immensité. Cela doit être assez spécial côté interpersonnel lorsqu’on les compare aux gens de Montréal. Les plus petits villages comptent environ 3000 habitants, tout le monde se connait et/ou tout le monde connait chien-alaitele chien de l’autre. C’est d’ailleurs pourquoi ils peuvent laisser leurs chiens libres dans le village sans craindre de les perdre.

Diane : Comment se passe votre arrivée en tant que vétérinaire dans un village?

Dr Plamondon : Pour commencer, je dois vous dire que nous utilisons les casernes de pompiers pour monter nos installations et faire les chirurgies. Les groupes qui arrivent en premiers sont déjà très bien rodés et, en deux heures, le matériel et les installations sont en place pour les chirurgies. Ensuite, nous attendons que les gens se présentent avec leur animal. Certains sont déjà au courant qu’il y a une clinique de stérilisation et le reste fonctionne par le bouche à oreille. Par exemple, le parent vient avec son chien et sa petite fille, et lorsqu’ils repartent, la petite fille va courir chez sa petite amie pour lui dire de venir elle aussi avec son chien.

Diane : Y a-t-il un genre d’accueil pour recevoir ces gens?

Dr Plamondon : Oui, il a du personnel à l’accueil qui explique aux gens comment et pourquoi faire stériliser leur chien, car beaucoup de gens se présentent et ne savent pas ce qui va se passer. Il m’est arrivé une fois qu’une femme se présente une deuxième année de suite avec sa chienne demandant qu’on la stérilise à nouveau afin d’être certaine qu’elle n’ait pas encore de bébé cette année. Il a fallu lui expliquer. Les gens ne comprennent pas toujours ce que l’on va faire, mais lorsqu’on fait une castration, les gens comprennent davantage, car ils voient bien qu’il manque un bout lorsqu’on qu’ils reprennent leur chien. Toutefois, lorsque la chirurgie est pratiquée sur une femelle, il n’en résulte qu’une petite plaie, alors c’est moins évident. Afin de les rassurer, on leur explique aussi que nous sommes des vétérinaires compétents, des gens d’expérience, on leur assure la qualité de notre travail et leur précisons que nous ne faisons pas de médecine de brousse.

Diane : Expliquez-nous ce que vous faites lorsqu’une personne vous amène son chien…

Dr Plamondon : À l’accueil, un examen général complet est fait au chien afin de s’assurer qu’il est en bonne santé et qu’il peut tolérer la chirurgie. Le chien reçoit ensuite un calmant, c’est-à-dire sa première injection de tranquillisant. Ensuite, je vais le chercher et nous insérons un tube qui va dans sa trachée et par lequel il recevra des gaz anesthésiants et de l’oxygène. Je rase et je désinfecte la zone qui servira à la chirurgie. Je prépare et installe le kit de chirurgie afin qu’à l’arrivée de l’autre collègue vétérinaire, tout soit prêt pour débuter la chirurgie. Pendant la chirurgie, je leur donne ce dont ils ont besoin pour poursuivre, et si je n’ai rien à faire, je vais nettoyer les kits des chirurgies précédentes et les stérilise dans l’autoclave. Lorsque la chirurgie est terminée sur une chienne, nous lui appliquons un petit peu d’encre à tatouage dans la plaie. Ainsi, si jamais les gens trouvent une chienne et nous l’amènent pour la faire stériliser, cette encre verte nous dira que cette chienne a déjà été opérée. Lorsque tout est terminé, les gens reviennent les chercher le soir même. Ceux qui ne peuvent sortir le soir même sont surveillés par des équipes de nuit.

Diane : Mais que se passe-t-il avec les chiens errants?

Dr Plamondon : Il n’y a pas vraiment de chiens errants. En fait, la plupart des gens laissent leurs chiens libres dans la communauté, et ceux-ci vivent en meute. Les races que l’on rencontre sont habituellement les chiens des gens qui sont allés acheter des animaux dans le sud, comme des boxers, des labradors et différentes races, mais très peu de chiens de traîneau. Contrairement à ce qu’on peut penser, nous n’arrivons pas là-bas en ne rencontrant que des chiens de traîneau. Donc, lorsque ce chien acheté vieillit, les Indiens commencent à laisser l’animal plus longtemps libre dehors. Au bout du compte, cette chienne deviendra un animal qui ira vivre avec sa meute et reviendra le soir à la maison. Ces chiennes se reproduisent et peuvent avoir des bébés et, bien souvent, elles accoucheront à l’extérieur (elle se trouvera habituellement un petit hangar ou un portique pour être au chaud avec ses petits). Finalement, personne ne côtoie vraiment ces chiots et ces derniers peuvent devenir des chiens moins socialisés avec les gens et, à la limite, un peu plus dangereux pour la communauté. Rapidement, ils se retrouvent en trop grand nombre et, avec la grande variété de races et de croisements, on peut dire que ça fait un beau mélange de chiens croisés.

sylvieDiane : Et ces chiens, tentez-vous de les récupérer afin de les stériliser?

Dr Plamondon : On a déjà essayé d’attraper ces chiens, car on savait où ils se tenaient. À vrai dire, la meute se rendait chez le curé du village, qui les nourrissait et leur fournissait un cabanon pour se réfugier par temps froid. Ces chiens étaient en très bonne santé, en forme et bien nourris. Pour moi, ce n’étaient pas des chiens tristes, mais des chiens heureux de vivre en meute. De cette façon, c’est-à-dire nourris, logés et ayant de l’eau à profusion, ces chiens n’ont vraiment pas besoin de se faire flatter. C’est très humain de flatter des animaux. C’est nous qui leur apprenons, mais s’ils n’ont jamais connu ça, ils n’aiment pas ça.

Diane : Ils n’aiment pas se faire flatter?

Dr Plamondon : À vrai dire, ça les inquiète. C’est comme si, soudainement, vous vous retrouviez au milieu de nulle part, ou vous ne connaissez pas âme qui vive, et trois personnes arrivent à côté de vous et se mettent à vous flatter la tête et le dos. Je ne pense pas que vous aimeriez ça.

Diane : (Rires) Eh bien, cela dépend de qui vient me flatter.

Dr Plamondon : (Rires) Eh bien c’est ce qu’ils se disent eux aussi. J’aimerais bien les connaître un peu avant de me laisser flatter. Mais si on prend le temps de les socialiser puis qu’on les flatte ensuite, ils aimeront ça, car on voit qu’ils aiment le contact : ils se lèchent beaucoup entre eux.

Diane : Comment sont les Indiens avec leurs chiens?

Dr Plamondon : Les Indiens aiment bien leur chien et ils ont un bon respect de l’animal. Toutefois, ils n’ont pas la même vision du chien que nous, en ce sens que le chien est un bon compagnon de vie, mais ça reste un animal. De notre côté, nus les habillons, nous leur faisons porter des bijoux, ils ont même leur propre lit et j’en passe. Alors, je me demande si un chien est vraiment plus heureux couché sur le divan toute la journée, à attendre que son maître arrive de travailler, qu’il va prendre une marche de 30 minutes avec celui-ci parce que son maître est fatigué de sa journée et qu’ensuite, il s’arrange tout seul. Il n’a pas d’interaction avec d’autres chiens, et il sait qu’il ne peut rien faire sans moi. S’il a envie de faire ses besoins ou s’il a envie de se nourrir, il doit attendre que j’arrive, et s’il veut monter sur une certaine chaise ou manger le coussin, il sait qu’il n’a pas le droit. Personnellement, je pense que les chiens qui vivent en meute, comme ceux du Grand Nord, sont beaucoup plus heureux. On se promenait dans la communauté et on y remarquait des chiens aussi bien en forme physiquement que dans leur tête. Ils jouent beaucoup ensemble, ce sont des chiens équilibrés et satisfaits de leur sort.

Diane : Comment se passe votre départ d’une communauté?

Dr Plamondon : On embarque l’équipement en deux, puis nous sommes prêts à repartir pour un autre village. Nous restons généralement deux jours dans une communauté. Après ces deux jours, on remballe tout, on fait six heures de route et on s’arrête dans l’autre communauté. Puis, on bonne-photo-sylviedéballe encore et on remonte à nouveau la salle de chirurgie. Habituellement, nous visitons trois communautés au cours d’une campagne de chirurgies de dix jours. Lorsque la campagne est terminée et que le premier groupe revient avec les fourgonnettes, les vétérinaires peuvent ramener certains chiots qui seront descendus dans le sud. Des genres de SPCA ontariennes les accueilleront afin de leur trouver une nouvelle famille. Les gens du sud qui adoptent ces chiots doivent être avertis que ce sont des chiens du Nord, car le peu de temps qu’ils ont passé avec leur mère à se promener librement en fait des chiens qui ont besoin de beaucoup d’exercice et jouer dehors librement.

Diane : Vous avez aimé participer à ces cliniques?

Dr Plamondon : C’est sûr! Ce sont de belles expériences personnelles et, par la même occasion, cela m’a fait découvrir un mode de vie complètement différent, autant chez les Cries que chez les chiens.

Le docteur Sylvie Plamondon est diplômée de la Faculté de médecine vétérinaire de St-Hyacinthe depuis 1991. Elle est copropriétaire de la clinique vétérinaire de Saint-Tite. Elle pratique dans de domaines des grands animaux. Elle enseigne l’élevage des animaux de ferme au Collège Laflèche. Elle a également mené une campagne de stérilisation à l’île de Sainte-Lucie.