Ces tortues ninja qui envahissent nos rivières


Suite au célèbre film Les tortues ninja et à l’engouement des enfants pour ces super héros nouveau genre, nombre de foyers québécois se sont procuré une mignonne petite tortue à oreilles rouges. La popularité de ces animaux peu coûteux était telle qu’entre 1989 et 1997, plus de 52 millions de spécimens ont été importés mondialement afin de satisfaire à la demande. Vous vous souvenez peut-être du petit bassin de plastique coloré muni d’un palmier qui accompagnait généralement l’animal? Les animaliers, en toute bonne foi, clamaient que ce terrarium d’un esthétisme discutable permettrait de garder en « tout confort » une tortue à oreilles rouges toute sa vie durant. Le bonheur des nouveaux propriétaires a trop souvent été bien éphémère. En effet, la tortue à oreilles rouges nécessite beaucoup plus de soin qu’il n’y paraît de prime abord, et plusieurs ont rapidement décidé de se départir de leur nouvel ami, créant ainsi une brèche dans notre écosystème fragile.

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photo: Nicholas Bertrand

Originaire du bassin du Mississippi, la tortue à oreilles rouges mesure habituellement entre 13 et 28 centimètres, et atteint une taille maximale d’environ 40 centimètres. On la reconnaît à sa couleur verte teintée de brun, à son plastron ventral jaune et à ses marques rouges bien caractéristiques, qui donnent l’illusion qu’elle a des oreilles. À l’instar de plusieurs tortues, lorsque maintenue dans de bonnes conditions, la tortue à oreilles rouges peut vivre longtemps, très longtemps. Près de 50 ans! Malheureusement, cette information est souvent omise lors de la vente.

Si elle a longtemps été vendue avec pour seul habitat un petit plat de plastique, la tortue à oreilles rouges requiert en fait des installations bien particulières. Tout d’abord, un aquarium de 55 gallons est l’espace minimal dont elle a besoin, et cet aquarium doit être muni d’un puissant système de filtration. Gare à l’odeur nauséabonde qui s’en dégagerait si ce détail était omis! Ensuite, le terrarium doit compter une section aquatique, mais aussi une section terrestre, où la tortue pourra sortir profiter d’un bon bain de soleil, prodigué par une lampe chauffante et des néons émettant des rayons ultraviolets. En faisant un calcul rapide, on réalise aisément que même si le coût d’achat d’une tortue à oreilles rouges est raisonnable, les installations qu’elle nécessite pourraient toutefois créér un trou de plusieurs centaines de dollars dans un budget.

Ce montant non négligeable est l’une des raisons pour lesquelles les acheteurs, voyant leur nouvel animal prendre des dimensions étonnantes, sont souvent prompts à se départir de leur tortue. Mais à quel prix! Bon nombre de gens, ne trouvant pas preneur pour leur bête, optent pour la relâcher dans la nature. Certaines bonnes âmes posent ce geste en se disant que, de toute façon, la vie sauvage est mieux adaptée pour elle. D’autres estiment plutôt que notre rigoureux climat s’occupera de l’euthanasie qu’un vétérinaire aurait fait payer à fort prix. Après tout, nous sommes au Québec! Comment une tortue provenant du sud des États-Unis pourrait survivre au froid glacial que nous offrent nos beaux paysages blancs? Détrompez-vous, la tortue à oreilles rouges se révèle une vraie championne de la survie. Habituée à vivre de peu dans des régions marécageuses et hostiles, cette tortue a su s’adapter et fait désormais partie du paysage québécois, au détriment des espèces indigènes qui se retrouvent dans un état précaire!

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photo: Nicholas Bertrand

C’est qu’elle est vorace, cette petite! La tortue à oreilles rouges se nourrit d’herbes et de plantes bordant les cours d’eau, mais aussi d’insectes, de petits rongeurs, de poissons et même de petits reptiles. L’appétit débordant de cette omnivore en fait une compétitrice directe pour les tortues indigènes du pays. Nos tortues, moins agressives que leur cousine du sud, doivent alors se défendre pour avoir accès non seulement à la nourriture, mais aussi aux bains de soleil et aux sites de ponte. Si les emplacements de choix sont rares, nos tortues locales ne peuvent y accéder, et leur survie ainsi que leur reproduction s’en trouvent menacés. Sur les neuf espèces de tortues originaires du Québec, seulement deux ne sont pas placées au rang d’espèces vulnérables. À la destruction de leur habitat, la pollution et les maladies s’ajoute maintenant la tortue à oreilles rouges! La présence de cet animal chez nous ne doit pas être prise à la légère, car les impacts de cette invasion sur notre écosystème en général sont majeurs. En effet, outre l’état précaire dans lequel elle place les tortues indigènes du Québec, en mangeant tout ce qu’elle trouve sur son passage, la tortue à oreilles rouges est capable d’affecter de nombreuses autres populations végétales et animales.

Mais qu’en est-il de nos hivers qui auraient dû venir à bout de ce reptile? Eh bien, sachez que la tortue à oreilles rouges a adopté les mêmes méthodes qu’utilisent nos tortues indigènes pour survivre : s’enfouissant sous la vase, elle hiberne tout l’hiver. Ce n’est pas si dramatique, me direz-vous, elle ne se reproduit tout de même pas avec succès chez nous? Détrompez-vous! En 2010, des scientifiques ont trouvé à Montréal des pontes de tortues à oreilles rouges. Il devient urgent de ralentir la progression de cet animal au Québec. Diverses mesures sont prises par le ministère de la Faune, et l’aide des citoyens est sollicitée afin de communiquer toute observation de cette espèce dans nos milieux naturels. Vous pensez avoir croisé une tortue à oreilles rouges lors de votre randonnée matinale? Informez-en l’Atlas des amphibiens et reptiles du Québec (AARQ) au aarq@ecomuseum.ca

Malheureusement, cet envahisseur ne s’est pas arrêté au Québec. La présence de la tortue à oreilles rouges sur les berges de plusieurs autres pays est recensée, engendrant ainsi une situation précaire dans les différents écosystèmes du globe. Prenant des mesures draconiennes, certains pays comme la Chine, la France, la Suisse et le reste du Canada (pour ne nommer que ceux-ci) ont interdit l’importation de cette tortue. Le Québec traîne cependant derrière et permet toujours la vente et l’importation de cette espèce.

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Photo: M. Reptiles

Le marché de l’herpétophilie dispose d’un nombre impressionnant d’espèces de tortues disponibles pour la garde en captivité, et la tortue à oreilles rouges n’est certes pas l’espèce idéale. Par exemple, la tortue à pieds rouges ou la tortue boîte à trois orteils sont deux espèces terrestres dont le coût d’achat est un peu plus élevé que celui de la tortue à oreilles rouges, mais dont la garde en captivité est beaucoup plus simple et moins coûteuse. Si, malgré tout, vous arrêtez votre choix sur une tortue à oreilles rouges, prenez le temps de bien vous renseigner. Fouillez un peu sur le Web, ne vous arrêtez pas aux conseils des vendeurs et assurez-vous de bien comprendre les enjeux qu’implique la garde en captivité de cette espèce. Et, plutôt que d’en acheter une en animalerie, pourquoi ne pas considérer l’adoption d’un spécimen dans un refuge?

Vous avez une tortue à oreilles rouges et aimeriez vous en départir? Ne l’abandonnez pas dans la nature, car la vie y est bien difficile pour un animal de compagnie. Différents organismes peuvent vous aider. Selon la région où vous habitez, vous pouvez vous référer à des gens capables d’offrir une seconde chance à votre animal. Votre SPA sera en mesure de vous aider. Vous agirez alors de manière responsable pour le bien de votre animal et pour celui de notre écosystème fragile.